Le syndrome de Stockholm

Publié le par Morrigann

Je suis étudiante en histoire médiévale et ça me plaît. Je ne suis pas la meilleure loin de là, mais comme je compte arrêter à la fin de cette année, ça n'a pas vraiment d'importance. En janvier, nous avons eu droit à un interminable colloque mêlant antiquisants et médiévistes, historiens, historiens de l'art et historiens de la littérature. Et je m'y suis franchement fait chier (ce qui d'ailleurs me conforte dans mon idée de ne pas continuer dans cette voix !) En lisant la liste des intervenants pour la énième fois au lieu d'écouter une transmission palpitante, j'ai reconnu sur la dernière page un nom : mme B., fameuse historienne d'histoire grecque. Très intéressée, je reporte toute mon attention à deviner laquelle des professeurs présents est cette mme B.

Comme vous l'avez compris, je ne l'avais jamais rencontrée jusqu'à ce jour, cependant, j'en avais beaucoup entendu parler. En effet, l'année dernière j'étais dans une autre fac, dans une promo tellement importante qu'en additionnant tous les antiquisants, médiévistes, modernistes, contemporainistes et littéraires, nous étions à peine plus de dix. Mon amie Armide étudiait le Proche-Orient sous la direction de cette fameuse mme B. - pour plus de facilité, je la nommerais désormais suivant le surnom que nous lui avions trouvé : Bling-Bling. Ce fut une année d'enfer pour elle : Bling-Bling n'étant pas de la ville, elle l'a vu à tout casser trois fois dans l'année ; elle ne répondait ni au téléphone, ni aux mails (il lui fallut près de trois mois pour répondre à Armide que son plan était bon). Nous la trouvions tous absolument je-m'en-foutiste de l'avenir de ses élèves : nous voyions tous nos professeurs au moins une fois toutes les deux semaines et ils nous prodiguaient conseils et aide. Suite à la discussion avec d'autres étudiants en master et ma propre expérience de cette année, je me suis rendue compte que cette attitude extrêmement détachée était la norme, et que c'était nos professeurs dans cette Université qui était différents.

Toujours est-il qu'Armide sombra dans une semi dépression et ne travailla presque plus. Mais elle se raccrochait en nous voyant, nous les mieux encadrés, sujets aux mêmes affres qu'elle, aux mêmes interrogations et aux mêmes angoisses. En outre, il y avait Claude, son collègue antiquisant, mignon et gentil, qui était dans le même bateau qu'elle et ne semblait pas particulièrement s'inquiéter. Et alors elle se disait, il n'y a pas de raisons qu'il réussisse mieux que moi !

C'est alors qu'elle découvrit l'horrible vérité : Claude avait des nouvelles de Bling-Bling. Quand il appelait, elle répondait. Quand il lui envoyait un e-mail, elle répondait. Il réussit même à la voir. Au fils des mois, Armide découvrit que Bling-Bling lui avait corrigé son plan, qu'elle lui prodiguait des conseils et, alors qu'elle ne pouvait se déplacer pour voir la pauvre Armide, n'hésitait pas à venir pour Claude Et mon amie se demandait pourquoi ? Pourquoi lui et pas moi ? Elle se rendit compte, un jour par le plus pur des hasards, que le sexe en était la cause.

Ce jour-là, étrangement, Bling-Bling faisait l'honneur de son auguste présence à l'Université et avait convoqué ses élèves. Armide était la première à passer. Afin de calmer ses nerfs, elle sortit son livre de son sac et poursuivit sa lecture en attendant d'être autorisée entrer. C'est alors qu'elle vit une scène pour le moins révélatrice : un jeune professeur de l'Université (qu'elle trouvait d'ailleurs fortement à son goût) sortit d'une des salles du couloir, d'un pas très rapide, visiblement pressé de partir. Il n'était pas encore arrivé à sa hauteur, qu'elle vit la fameuse Bling-Bling sortir de ladite salle, ses nombreux et horribles bijoux (qui lui avaient d'ailleurs valu le ravissant surnom de Bling-Bling) tressautant au moindre de ses pas et se mettre à crier, une légère pointe d'hystérie dans la voix « Eric, Eric ». Le jeune professeur s'arrêta net et Armide vit son visage se couvrir d'une fine couche de sueur avant de se retourner et d'aller voir ce que son mentor lui voulait.



Nous en avons discuté et sommes venues à la conclusion que ce qui intéressait Bling-Bling, c'était les jeunes hommes. Peut-être la crise de la quarantaine version féminine (sauf qu'en l'occurrence elle est plus proche de la soixantaine) ? Ou une conséquence étonnante de la ménopause ? Nous ne saurions le dire, cependant la différence de traitement était suffisamment claire entre les deux étudiants pour que nous formulions cette hypothèse. Lors des séances qui suivirent, Armide fit plus attention à des détails, infimes peut-être et néanmoins révélateurs. Elle se rendit compte que Bling-Bling ne lui donnait peu la parole et quand c'était le cas, n'écoutait pas un traître mot. Tandis que quand Claude ouvrait la bouche, elle le fixait intensément, buvant ses mots et donnait même m'impression de minauder.

Le coup de grâce pour Armide fut lorsqu'elle apprit que Bling-Bling relisait et corrigeait chaque partie du mémoire de Claude, alors que pour le sien elle lui avait rétorqué « vous me ferez la surprise à la soutenance ». nous n'avions plus besoin de plus de preuves ; ce n'était plus une hypothèse mais bien un fait. Le temps où les filles s'asseyait sur les genoux de leur mâle professeur pour avoir une bonne note est bien révolue. Désormais il faut être un garçon mignon et qui parle bien pour plaire aux professeurs sexagénaires. Mais où va le monde ? Alors que les femmes ont enfin obtenu un semblant d'égalité des sexes, ce précaire équilibre est remis en cause par une nouvelle décadence : le goût des femmes un peu trop mûres pour les jeunes hommes de vingt-deux ans !



Puis il y eu sa soutenance en juin, qui se passa bien. Mais comme elle ne comptait pas continuer dans la recherche, elle n'eut plus aucun contact ni avec Bling-Bling, ni avec Claude. Nous en reparlions de temps en temps pour se plaindre de l'absentéisme de la professeur et la conduite abjecte de Claude (puisqu'il profitait pleinement des avantages offerts par Bling-Bling : Armide a ainsi découverts qu'ils avaient eu plusieurs rendez-vous ensemble et qu'il comptait aller continuer son master 2 dans la faculté où exerçait son nouveau mentor), dont le surnom aussi avait subit une forte décadence : il était passé du gourmand « mousse au chocolat » au dégoûtant « cervelle de poule ». Cette histoire fut rangée au panthéon des injustices scolaires, de celles qui nous ont révolté sur le moment mais qu'on a oublié, et qui ne sont ressortis que lors des réunions d'anciens élèves sous le vocable de « tu te souviens... ». Nous imaginions en riant que quand il enseignerait, Bling-Bling poursuivrait ce nouveau mignon dans les couloirs de la fac en hululant « Claude, Claude ! » comme elle le faisait encore avec Eric, et qu'il se demanderait si sa carrière valait vraiment autant de sacrifices.



J'étais donc dans cette salle, scrutant le dos des professeurs que je ne connaissais pas, espérant qu'en se retournant je verrais laquelle d'entre elles portait les bijoux les plus brinquebalants. J'abandonnais rapidement puisque toutes semblaient passionnées par la transmission en cours dont je n'entendais qu'un mot sur deux. Quand vint le moment des questions, j'étais déjà à moitié endormie, une femme hideusement habillée de tweed marronnasse, leva la main. Le président de la séance lui tendit un micro (le colloque était enregistré) en disant « tiens Monique ». Mes sens se réveillèrent car je savais que c'était son prénom, mais comme elle restait de dos je ne pouvais encore que scruter son horrible veste aux contours distendus et son carré long de cheveux grisonnants. Rongeant mon frein, j'attendis la fin des questions, sachant pertinemment que ça allait être la pause. Peut-être alors se retournerait-elle.

La déception s'empara de moi quand elle se leva à la fin de la séance pour aller prendre un café dans l'autre pièce (qui se trouvait bien entendu en face de nous). Elle était presque arrivée à la sortir quand un jeune homme séduisant la rattrapa et se mit à lui parler. Elle se retourna alors et je pus voir ses bajoues flasques, ses yeux profondément enfouis dans leurs orbites, ses immenses boucles d'oreilles et son collier composé de petites clochettes. Je restais d'ailleurs quelques instants frappée par cette vision surprenante avant de reporter mon attention sur eux. Le jeune homme lui parlait et elle lui répondait avec un grand sourire, si grand que j'eus même l'impression qu'elle allait le dévorer. Un ancien mignon ou un nouveau ? Que devenait Claude dans ce cas ? Le jeune homme était venu naturellement la voir, sans qu'elle l'ait hululé. Se pouvait-il qu'il ne soit pas l'un de ses disciples ? Ou pire encore, qu'il soit une victime ayant développé le fameux syndrome de Stockholm qui le transformait en victime volontaire ?



Sur Wikipédia, j'ai trouvé ceci :

Trois critères :
* Le développement d'un sentiment de confiance, voire de sympathie des otages vis-à-vis de leurs ravisseurs.
* Le développement d'un sentiment positif des ravisseurs à l'égard de leurs otages.
* L'apparition d'une hostilité des victimes envers les forces de l'ordre.


Pour que ce syndrome puisse apparaître, trois conditions sont nécessaires :
* L'agresseur doit être capable d'une conceptualisation idéologique suffisante pour pouvoir justifier son acte aux yeux de ses victimes.
* Il ne doit exister aucun antagonisme ethnique, aucun racisme, ni aucun sentiment de haine des agresseurs à l'égard des otages.
* Il est nécessaire que les victimes potentielles n'aient pas été préalablement informées de l'existence de ce syndrome.


Il apparaît plus difficilement si les victimes potentielles sont préalablement informées de l'existence de ce syndrome. Le syndrome de Stockholm semble être une manifestation de l'inconscient, poussé par le premier but de l'homme : la survie. En effet, en s'attisant une sympathie envers l'agresseur, l'agressé s'éloigne petit à petit du danger, sachant contrôler, même inconsciemment, les émotions de l'agresseur. Ce qui lui vaudra peut être l'épargne de sa vie au profit d'une pacificisation pouvant être poussée à une fraternisation.


En lisant ceci, je me suis dit que mis à part cette histoire d'hostilité envers les forces de l'ordre, tout ça correspondait bien à l'attitude de ces jeunes hommes. Leur volonté de réussir les pousse-t-elle a toutes les extrémités ? Ou sont-ils de simples victimes ? A mon avis, il doit y avoir des deux : dans un premier temps ils doivent se dire qu'être « gentil » ne peut pas nuire à leurs ambitions, puis vient l'horreur et enfin l'acceptation. Auront-ils toujours un sentiment de dégoût envers eux-mêmes ? Que cela serve de leçon, il ne faut jamais rien pour qu'un prof ou un employeur nous courre après en hululant notre nom !

Publié dans Réflexion

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F
MDR !
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F
En tout cas c'est bien dégueullase pour ton amie !!!!
Sinon j'ai remarqué que la police que tu utlisé transformé les g en q du coup au début je lisais blinq-blinq XD
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M

ça marche aussi blinq-blinq !


F
Attend c'est une histoire vrai ? Ou une histoire que tu as écrite ? 'tain miss j'étais à fond dedans O_O
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M

C'est semi vrai : nos observations sont exactes, c'est juste les suppositions qui sont peut être fausses^^